La Guerre comique

Table des matières

[Philippe] de LA CROIX, La Guerre comique ou la défense de L’Ecole des femmes, Paris, Pierre Bienfaict, 1664

Les principaux passages de L’Ecole des femmes et de La Critique de L’Ecole des femmes auxquels fait référence ce texte sont indiqués ci-dessous :

 

L’Ecole des femmes

« les rieurs ont été pour elle »
« nous sommes ici seuls »
« j’ai présentement besoin de cent pistoles »
« un grès que sa main a jeté »
« l’allégresse du coeur s’augmente à la répandre »
« le… »
« maximes du mariage »
« le notaire »
« tout transporté et ne pouvant parler »

 

La Critique de L’Ecole des femmes
« miroirs publics »
« le coeur m’en saigne quelquefois »

 

LA GUERRE COMIQUE

À MONSIEUR

L.P.C.B.D.N.Q.

 

MONSIEUR,

Si les nouveautés ont quelque chose d’agréable cette Lettre ne vous déplaira pas. Vous vous disposez à recevoir les Éloges du [ou] plutôt les flatteries dont on assaisonne les Épîtres dédicatoires, et je me prépare à me plaindre du tort que vous me faites de me rendre Auteur. Il est nouveau de quereller [page suivante] le patron d’un Livre, mais il est aussi extraordinaire de mettre les gens sous la presse malgré leurs dents. Rengainez votre compliment. Outre que ce présent n’est pas digne de vous, je ne puis vous faire civilité quand vous m’engagez dans une querelle, et je veux seulement faire connaître au public la violence que vous me faites en m’obligeant de mettre au jour un Ouvrage que j’avais condamné aux ténèbres. Oui aux ténèbres, MONSIEUR. Je ne vous impose point, je ne suis pas de ces Auteurs qui chantent dans toutes les Préfaces de leurs Livres qu’ils accordent aux prières de leurs Amis, ce qu’un Libraire a imprimé [page suivante] pour se délivrer de leurs persécutions. Considérez donc, MONSIEUR, que c’est mon coup d’essai et qu’il parle d’une chose dont personne ne dit plus mot. Que ce règlement du Parnasse peut faire revivre les troubles Comiques et m’exposer à la fureur des deux parties, pour avoir défendu l’un avec trop de faiblesse, et pour avoir eu la témérité d’attaquer l’autre. Aurait-il pas été plus à propos de demeurer dans le silence ? L’École des Femmes a-t-elle besoin qu’on la défende ? Le succès qu’elle a eu est-il pas un bon garant de sa bonté ? Ceux qui l’ont attaquée sont ceux qui l’estiment davantage, et leur emportement [page suivante] est un témoignage de son mérite. Ah ! Monsieur, la haine des Auteurs, et un déluge de satire contre vous qui me faites Auteur malgré moi et contre moi qui vous ai cru, sont inévitables. Pensez-vous que ces Messieurs qui ont manqué de respect pour une Comédie approuvée de toute la Cour, épargnent un misérable Livre qui la défend et qu’on abandonne à leur fureur. Ah ! Monsieur, encore une fois, quel orage ! Quelles persécutions ! Que d’injures ! Vous leur répondrez, dites-vous ; Et vous Monsieur, après m’avoir engagé dans ce mauvais pas vous demeurerez à couvert, et j’essuierai toutes les [page suivante] disgrâces ? Non parbleu j’en jure, vous y aurez part, et je ne fais cette Lettre que pour vous rendre responsable de tout ce qui arrivera. Préparez donc votre Courage, et ne doutez pas après ce que j’ai fait pour vous obéir, que je ne sois,

 

MONSIEUR,

Votre plus obéissant serviteur,
DE LA CROIX.

[page suivante]
PRIVILÈGE DU ROI.

 

LOUIS par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre ; À nos amés et féaux Conseillers, les Gens tenant nos Cours de Parlement, Maîtres des Requêtes ordinaires de notre Hôtel, Baillifs, Sénéchaux, Prévôts, leurs Lieutenants, et à tous autres de nos Justiciers et Officiers qu’il appartiendra ; SALUT. Notre cher et bien amé P. DE LA CROIX, Nous a fait remontrer qu’il désirerait faire imprimer un Livre intitulé, La Défense de l’École des Femmes du Sieur Molière, et de sa Critique ; et parce qu’on pourrait contrefaire les exemplaires dudit Livre, ce qui tournerait au grand préjudice dudit Exposant, Nous a [page suivante] requis nos Lettres à ce nécessaires. À CES CAUSES, Nous avons permis et permettons par ces présentes à l’Exposant de faire imprimer, vendre et débiter en tous les lieux de notre obéissance ledit Livre, en telle marge, en tel caractère, et autant de fois qu’il voudra, durant le temps et espace de neuf années, à compter du jour qu’il sera achevé d’imprimer la première fois ; Faisons très expresses défenses à toutes personnes de quelque qualité et condition qu’elles soient, d’imprimer, vendre ni distribuer en aucun lieu de notre obéissance ledit Livre, sans le consentement de l’Exposant, ou de ceux qui auront son droit, à peine de trois cents livres d’amende, payable sans déport par chacun des contrevenants, applicable moitié à Nous, et moitié à l’Exposant, de confiscation d’exemplaires, et de tous dépens, dommages et intérêts, [page suivante] à condition qu’il en sera mis deux exemplaires en notre Bibliothèque publique, et l’un en celle de notre cher et féal le Sieur Séguier, Chevalier Chancelier de France, avant que de les exposer en vente, et que les présentes seront registrées dans le Livre de la Communauté des Libraires de notre bonne Ville de Paris, suivant les Arrêts de notre Cour de Parlement, à peine de nullité d’icelles, du contenu desquelles nous voulons et nous mandons que vous fassiez jouir pleinement et paisiblement l’Exposant, et ceux qui auront droit de lui, sans souffrir qu’il leur soit donné aucun trouble ni empêchement ; Voulons aussi qu’en mettant au commencement ou à la fin de chacun desdits Exemplaires un extrait des Présentes, elles soient tenues pour dûment signifiées, et que foi y soit ajoutée et aux copies collationnées [page suivante] par l’un de nos amés et féaux Conseillers, et Secrétaires, comme à l’original. MANDONS au premier de notre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire pour l’exécution d’icelles tous Exploits nécessaires, sans demander autre permission : CAR tel est notre plaisir. DONNÉ à Paris le treizième jour de Février l’an de grâce mil six cent soixante et quatre ; Et de notre Règne le vingt et unième. Signé, Par le Roi en son Conseil, JUSTEL : Et scellé du grand Sceau de cire jaune.

Et ledit Sieur de la Croix a cédé et transporté son droit de Privilège à Pierre Bienfait, Marchand Libraire, pour en jouir suivant l’accord fait entre eux.

Registré sur le Livre de la communauté des Imprimeurs et Marchands Libraires de cette Ville, suivant et conformément à l’Arrêt de la Cour de Parlement du 8 Avril 1653 aux charges y portées ; et à condition que la vente et distribution du Livre y mentionnées ne se pourra faire que par un Libraire, et non autrement. À Paris ce 13e jour de Mars 1664.

Signé E. MARTIN, Syndic.

Achevé d’imprimer le 17 Mars 1664.

Les exemplaires ont été fournis.
[page 1]

 

LA GUERRE COMIQUE, OU LA DÉFENSE DE L’ÉCOLE DES FEMMES.

 

Les Comédiens s’entretuaient à coups de vers, les Impromptus et les Portraits étaient en campagne, et une grêle fort épaisse de satire et de médisance volait de part et d’autre, lorsque Mome, ce railleur éternel qui se donne la Comédie aux dépens des Dieux, et qui satirise impunément le Ciel et la [page 2] Terre, aperçut ce désordre épouvantable. Il fit ce que tout le monde a fait aux représentations de ces Pièces ; Il s’y divertit des uns et des autres, et pour profiter d’une occasion si rare et si plaisante, il résolut de railler aussi le Dieu qui préside à la Poésie. Il commença donc avec un geste forcené et un ton de voix capable d’épouvanter Mars ce Dialogue Burlesque.

 

DIALOGUE BURLESQUE DE MOME ET D’APOLLON.

 

MOME.

Au feu sur le Mont de Parnasse.
Apollon, ah ! tout se fracasse :
Apollon au feu, ton secours
Peut seul en arrêter le cours.
Apollon daigne donc paraître,
Mets donc la tête à la fenêtre ;
Apollon.

[page 3]

 

APOLLON.
D’où viennent ces cris ?

 

MOME.

Hé jette les yeux sur Paris
Apollon, Apollon.

 

APOLLON.

Que diable
Veut ce crieur épouvantable ?

 

MOME.

Apollon.

 

APOLLON.

Hé bien double Oison,
Crie incessamment Apollon.
Qu’a-t-il fait ?

 

MOME.

Apollon.

 

APOLLON.

Encore.
Le Diable emporte la pécore,
Peste du fou.

 

MOME.

Tout est perdu.
À quoi diable t’amuses-tu ?
[page 4]
Fais-tu l’amour, fais-tu la guerre,
Dors-tu pendant que sur la terre
Poètes et Comédiens
S’entrebattent comme des chiens ?
Ce ne sont qu’Impromptus, Critiques,
Portraits du Peintre Satiriques.
Au Palais Royal, à l’Hôtel.
Vit-on jamais désordre tel ?
Ils s’entremangent.

 

APOLLON.

Que m’importe !
Faut-il m’étourdir de la sorte ?
Ah le beau début que voilà !
Et n’ai-je à penser qu’à cela ?

 

MOME.

Délivre-les de Molière.
Es-tu pas leur Dieu tutélaire ?

 

APOLLON.

On le dit. Mais je suis ravi
Qu’ils en aient le démenti ;
Ils ont commencé la querelle.

 

MOME.

Vraiment tu nous la donnes belle.
S’ils ont droit, deviens leur support,
Et punis les s’ils ont le tort.
Précipite-les du Parnasse,
Fais d’autres Bourgeois à leur place,
[page 5]
Sois une fois maître chez toi.

 

APOLLON.

Pauvre Idiot ! Est-ce de moi
Qu’on y prend droit de Bourgeoisie ?
Chacun l’est à sa fantaisie.
Tel pour deux Sonnets assez plats
Se dit Poète à tour de bras,
Tel autre pour une Élégie,
L’autre pour une rapsodie,
Et mille pour une Chanson,
Qui n’a ni rime ni raison.
J’en sais qui lisant leur Ouvrage,
Et regardant comme un outrage
Qu’on les écoute avec froideur,
Disent pour sauver leur honneur,
Il est vrai que c’est peu de chose ;
Aussi sans règles je compose,
Ce n’est que pour me divertir ;
Et parce que c’est leur plaisir,
Ils estiment les grosses buses,
Qu’on doit applaudir à leurs muses.
On est maître des plus experts,
Quand on fait bien des méchants vers,
Et quand on sait bien que grenouille
Rime richement à quenouille.

 

MOME.

Laissons, laissons ces rimailleurs.
Je te parle des grands Auteurs
Dont les pièces pleines de charmes
Nous font pleurer à chaudes larmes.
[page 6]
Auteurs d’esprit très grand, très fin,
Qu’on mesure à la toile enfin ?
Défends-les de bonne manière,
Ne souffre pas que Molière
Chasse par son Art de Maugis
Les vieils serviteurs du logis.

 

APOLLON.

Je t’ai dit et te dis encore,
Que je consens qu’il les dévore ;
Quiconque commence a le tort.

 

MOME.

Fais donc par pitié quelque effort,
Trouve l’art de les rendre sages.
S’ils ont tort, rogne de leurs gages,
Retranche leurs appointements.

 

APOLLON.

Ah ! le grand fou. Les Courtisans
Des belles filles de mémoire
N’y gagnent pas de l’eau pour boire.
Ils les servent pour leur beaux yeux ;
Et s’ils n’étaient ingénieux
À cueillir les fruits d’un parterre,
À rapiner sur le Libraire,
À chercher un bon Protecteur
Plus pour l’argent que pour l’honneur,
Au diable qui tirerait maille.
Ceux-là règnent vaille que vaille :
Mais les Poètes de Rondeau
Ont Lettres d’escroc au grand Sceau.
[page 7]
Joignent à la cape et l’épée
Le beau droit de franche lippée,
Et celui d’aller bien ou mal,
Avec honneur à l’Hôpital.

 

MOME.

Tu jases en Jurisconsulte
Au lieu d’apaiser ce tumulte.
Parnasse est en feu.

 

APOLLON.

De l’argent
Calmerait tout ce différend,
C’est la meilleure eau pour l’éteindre.
On ne les verrait plus se plaindre
Si Molière était moins charmant,
Ou bien s’ils en gagnaient autant.

 

MOME.

S’ils en gagnaient autant ? Que diable !
Il faut bien être insatiable
Quand les injures que l’on dit
Ne se donnent point à crédit.
Au lieu de vider leur querelle,
Il vident plutôt l’escarcelle.
Quoiqu’ils se battent ces Messieurs,
Ce n’est que sur les spectateurs
Qu’ils courent à la picorée,
Le Bourgeois leur sert de Curée,
Et parmi tous leurs différends,
Les Juges paient les dépens.
[page 8]
A-t-on jamais vu momerie
Aussi digne de raillerie ;
Et voit-on ailleurs qu’à Paris,
Que les combats des beaux esprits,
Que la plus piquante satire,
De bons écus puisse produire ?
Ma foi le secret en est beau
Autant du moins qu’il est nouveau.
S’il ne tient qu’à de la satire
Pour s’enrichir et faire rire,
J’y veux travailler tout de bon ;
Jupiter avec Apollon
Satirisés à ma manière
Vaudront bien mieux que Molière.
Quand j’aurai bien drapé Jupin,
Je t’empaumerai beau blondin,
Et…

 

APOLLON.

Laissons cette raillerie,
Mome doucement je te prie.

 

MOME.

Termine tous ces différends,
Autrement parbleu, je te prends,
Je te bourre, je t’estocade,
Et te mets en capilotade.

 

APOLLON.

Mais Mome…

 

MOME.

Mome n’entend rien.
Il faut, dis-je, écoute-moi bien.
[page 9]
Etouffer toute leur Cabale,
Ou passer pour un Dieu de balle.

 

APOLLON.

Que tu parles bien aisément !

 

MOME.

Que tu réponds bien lâchement !

 

APOLLON.

Tu ne connais pas leur furie.

 

MOME.

Non pas, mais ta poltronnerie.

 

APOLLON.

S’ils se rebellent contre nous…

 

MOME.

Hé bons Dieux, je les connais ;
Ils ne seront pas si terribles.

 

APOLLON.

Il sont de vrais incorrigibles ;
Quand on les choque en quelques lieux
Ils chanteraient pouilles aux Dieux.
Si tu te trouvais en ma place,
Si tu connaissais leur audace,
[page 10]
Et jusqu’à quelle extrémité
Se porte leur témérité,
Crainte d’attirer leur colère,
Ma foi tu les laisserais faire.

 

MOME.

Ah ! que de discours superflus,
Apollon, ne raisonnons plus ;
Pense à terminer leur querelle,
Autrement, je vais de plus belle
Faire une satire sur toi.

 

APOLLON.

Mome du moins écoute-moi.

 

MOME.

Point de quartier.

 

APOLLON.

Quelle misère !
Holà, messager de mon père,
Valet de pied de tous les Dieux,
Joueur de gobelets des Cieux
Mercure, prends ton Caducée,
Cherche la bande intéressée,
Dans Paris la grande Cité
Assemble gens de qualité,
Comédiens, Marquis, Poètes,
Cocus, Jaloux, Galants, Coquettes,
Conduis-les au Palais Royal,
Place-les au lieu Théâtral,
[page 11]
Va, sors, cours de si belle sorte,
Qu’il semble qu’un Diable t’emporte.

 

Mercure ne se fit pas dire deux fois qu’il fallait aller à Paris et assembler les intéressés pour décider cette affaire. Il partit avec sa vitesse accoutumée, et fit le chemin en si peu de temps, que j’en emploierais davantage à vous le dire. Apollon prit une route bien différente et se rendit sur le mont de Parnasse pour communiquer aux Muses le dessein qu’il avait pris d’apaiser ces troubles comiques. Melpomène, la patronne des Poètes tragiques, fut assez hardie pour dire, qu’on leur ferait injure de les commettre avec Molière, qu’il serait périlleux de le mettre en concurrence avec eux ; et qu’elle estimait plus à propos qu’il ressentît un peu des effets d’une satire qu’il exerce si souvent contre les autres : Mais Apollon ne lui permit pas d’invectiver plus longtemps, [page 12] et lui répondit avec assez de chaleur : « Vraiment, on voit que vous êtes intéressée. Vous parlez de ce voyage comme si je ne l’entreprenais que dans le dessein de favoriser Molière, et vous craignez tellement que vos Auteurs tragiques y perdent, que vous ne feignez point de vous opposer à une action de Justice. Il était en humeur d’en dire davantage, si Melpomène n’eût fait paraître son obéissance en se levant la première. Les autres suivirent son exemple, et aussitôt :

 

Le Troupeau scientifique
Partit sans plus de réplique.
Je ne sais si ce fut par terre, ou par eau,
En carrosse ou bien en bateau ;
Certains Auteurs glosant sur cette phrase,
Disent que le cheval Pégase
Le porta dans les airs d’un vol hautain et fort ;
Les autres que sur une Nue
Cette troupe quitta sa Montagne cornue,
Les Auteurs en ce point ne sont pas bien d’accord.
Elle vint toutefois cher Lecteur, je vous jure ;
Dans Paris elle se montra ;
N’en doutez pas, et quant à sa voiture,
Vous en croirez tout ce qu’il vous plaira.
[page 13]
Ces Filles savantes descendirent donc au Palais Royal dont le Théâtre devait servir de champ de bataille ; et quoique Melpomène fît quelque difficulté d’y consentir parce qu’elle prenait pour mauvais augure qu’on décidât ce différend en un lieu où Molière ne reçoit que des applaudissements, Apollon ne voulut point l’écouter, et dit qu’il n’y a rien de plus juste que de récompenser la vertu où elle a éclaté, et de reprendre les fautes au lieu même où elles ont été commises. Les neufs soeurs le suivirent et montèrent avec lui sur le Théâtre où elles prirent place sur des sièges qu’on leur avait préparés. Mome qui s’était mis de la partie malgré Apollon et contre le sentiment des Muses, ne leur fut pas inutile et leur fit passer le temps assez agréablement pendant que Mercure assemblait les intéressés. Il fit cent singeries à chacune [page 14] de ces filles et dit fort plaisamment à Apollon, que la Dame Mémoire s’était bien oubliée de les confier à un godelureau comme lui. Il s’appliqua ensuite à contrefaire ce Dieu versificateur, et le sut peindre si naïvement qu’il eut bien de la peine à cacher le dépit qu’il en avait et à modérer sa colère.

 

Mome incessamment débitait
Ce que dans Paris on appelle
Douceur, fleurette, bagatelle,
À chaque Muse il en contait ;
De mille petits mots qu’il disait à l’oreille
Et que souvent ne disaient rien,
Il se parait comme d’une merveille,
Le Badinage enfin lui convenait fort bien.
Il se tenait en plaisante manière
Tantôt devant, tantôt derrière,
Courbé, droit, à genoux et jamais arrêté ;
Et des badins d’honneur qui les postures virent,
Pour lui faire justice, dirent
Qu’il avait l’air de qualité.

 

Enfin ce singe fit sur ce Théâtre ce qu’on dit que Molière y fait tous les jours, et il satirisa toute la Troupe d’une manière si bouffonne que [page 15] Clio ne put s’empêcher de dire que Mome était le Molière du Ciel.

 

Cependant Mercure arriva
Crotté comme un porteur de Billets funéraires,
Et maint curieux s’empressa
Pour gagner les places premières :
Je sais même qu’on s’y battit,
Mais avec son bâton holà Mercure mit,
Je veux dire son caducée ;
Il rangea toute l’assemblée,
Quand il eut bien crié «Paix là ».
Le blondin Apollon parla,
Et dit en vers la même chose
Que je vais vous écrire en prose.

 

Il parla donc en maître du logis, il défendit aux spectateurs de se mêler dans la dispute s’il ne leur en donnait la permission ; et à ceux qu’il choisirait pour attaquer ou pour défendre Molière, de tempêter comme on fait au Barreau. Il témoigna enfin qu’il avait plutôt dessein d’entendre quelque chose de divertissant, que du bruit et des injures.
Mercure appela d’abord des Poètes et des Comédiens, mais personne [page 16] ne parut, ce qui surprit tout le monde. Quelques spectateurs dirent qu’on les gardait pour la bonne bouche ; Et Apollon crut qu’en attendant ces Messieurs il était à propos d’entendre des gens de qualité. Il fit monter sur le Théâtre Mélasie et Cléone les plus spirituelles filles du monde, et le Chevalier Philinte qui aimait passionnément la dernière. Mélasie se déclara contre L’Ecole des femmes, Cléone dit qu’elle y trouvait bien des fautes, et Philinte fut presque de même sentiment.
Mais Apollon qui vit qu’il désirait complaire
À l’objet qui l’avait charmé,
Lui dit : « Ne craignez pas d’en être moins aimé »
Pour prendre le parti contraire ;
Cléone y consentit et dans le même instant
On disputa fort plaisamment,
Ou pour mieux dire, on joua fortement.
Je pense pendant qu’ils parlèrent
Que tous les spectateurs sans rien dire écoutèrent,
Que j’écoutai comme eux aussi.
Pour leur laisser encor liberté tout entière,
Pendant leur Dispute première
Souffrez que je me taise ici.
[page 17]

 

 

DISPUTE PREMIÈRE.

 

MÉLASIE, CLÉONE, PHILINTE.

 

MÉLASIE.

Que Molière débute agréablement dans cette Ecole des femmes par un personnage inutile ! Ce Chrysalde qui paraît avec Arnolphe ne sert qu’à dire des vers qui ne font rien au sujet.

 

PHILINTE.

Vous appelez un personnage inutile, un homme qui dit tant de bonnes choses à l’avantage de la Confrérie ? Vraiment Madame, ces malheureux [page 18] que tout le monde persécute vous voudront du mal si vous leur ôtez un protecteur si favorable. Mais Chrysalde sert encore à autre chose ; son antipathie avec Arnolphe fait naître de beaux sentiments, et fonde bien le caractère de ce Jaloux.

 

CLÉONE.

Quelle antipathie remarquez-vous entre Chrysalde et ce Jaloux ? Arnolphe est tellement ravi d’entendre ce que lui dit ce railleur, qu’il le prie même à souper. Il le choisit entre tous ses amis pour lui faire voir Agnès qu’il resserre avec tant de soin.

 

PHILINTE.

C’est pour le convaincre absolument du bon choix qu’il a fait et lui faire connaître que la simplicité de [page 19] cette fille qu’il veut épouser le préservera du cocuage dont Chrysalde le menace.

 

CLÉONE.

Je pardonnerais cela à Molière si vous pouviez vous parer de l’endroit des cent pistoles. Arnolphe est autant prodigue de son bien qu’il est avare de son honneur. Prêter son argent sur une lettre d’un ami, avec qui on n’a eu aucun commerce depuis quatre ans ? Devait-il pas entrer en quelque défiance, et craindre une surprise de la part d’Horace ?

 

PHILINTE.

Il est vrai Madame que Molière a tort de n’avoir pas fait Arnolphe un faquin accompli. Ce Jaloux satisferait les Censeurs de cette Comédie s’il montrait beaucoup de défiance, [page 20] et s’il jugeait mal du fils de son ami. Hé, si nous condamnons les maximes de sa jalousie, laissons-lui au moins la liberté de disposer de son bien. Connaît-il pas la main du père de ce jeune homme ? Sait-il pas que son débiteur est solvable ? Et Horace est-il pas assez bien fait pour mériter qu’on lui prête cent pistoles sur sa bonne mine, quand il n’aurait point cette recommandation de son père ?

 

MÉLASIE.

Quoi, vous souffririez comme ce Jaloux que votre rival emportât votre argent pour s’en servir contre vous-même ?

 

CLÉONE.

La fâcheuse pilule !

[page 21]

 

PHILINTE.

Non Madame, je ne le permettrais pas. Après lui avoir prêté de si bonne grâce, je le prendrais à la gorge pour l’obliger de le rendre ; Je perdrais l’occasion de profiter de la confidence qu’il me fait de sa passion, et de l’accès qu’il a auprès d’Agnès ; et je ferais gloire de me dire ce galant homme qui renferme si bien sa fille, et ce Monsieur de la Souche dont il a fait le Panégyrique.

 

CLÉONE.

Ce bel aveu qu’Arnolphe ferait d’être ce Monsieur de la Souche, le ferait paraître aussi judicieux qu’Horace, qui lui découvre si librement toute cette intrigue. Avouez que ce jeune homme est un étrange étourdi.

[page 22]

 

PHILINTE.

J’ai peine à prendre son parti en cette rencontre, moi qui défierais toutes les belles personnes d’avoir autant de bonté pour moi, que j’aurais de secret pour elles : Mais ne pouvait-il point ouvrir son coeur à un ami qui venait de lui ouvrir sa bourse avec une franchise entière ? Il dit lui-même que

 

L’allégresse au coeur s’augmente à la répandre,
Et goûtât-on cent fois un bonheur tout parfait,
On n’en est pas content si quelqu’un ne le sait.

 

Voudriez-vous que cet Amant fût plus circonspect ? La démangeaison qu’Arnolphe témoigne d’apprendre l’aventure de quelque infortuné mari, mérite-t-elle pas bien qu’il mette celle-là sur ses tablettes ? Il n’en pouvait pas désirer une plus récente et qui lui fît mieux prêter l’oreille. Est-il rien de plus naturel [page 23] que cet endroit où son rival le traite de fou et de ridicule en parlant à sa Seigneurie ?

 

MÉLASIE.

Le Récit de l’aventure du grès et du billet me touche encore davantage. Notre Jaloux triomphe de ce qu’Agnès a suivi son ordre, il s’imagine que le grès est toute la réponse que son rival a reçue, et pour s’en divertir il lui demande si plaisamment,

 

Hé bien vos amourettes ?
Puis-je Seigneur Horace apprendre où vous êtes ?

 

Que ce brutal mérite bien ce qui lui arrive ! Que son interdiction est agréable lorsqu’il apprend autre chose que ce qu’il attendait ! Que son ris forcé est divertissant, et que je voudrais de mal à Horace s’il ne lui faisait point ce récit !

[page 24]

 

PHILINTE.

Arnolphe l’en priait de trop bonne grâce pour être refusé. Mais si le revers qu’il reçoit vous satisfait, la froideur avec laquelle il écoute ce récit m’a beaucoup plu, et quoique l’on l’ait condamné, je trouve qu’il la colore agréablement quand il répond à Horace qui lui en demande la cause.

Il m’est vers la pensée
Venu présentement une affaire pressée.

 

CLÉONE.

Nous passons la plus sensible faute qui soit dans L’Ecole des femmes. Peut-on souffrir que cette Agnès qui dans les premières Scènes paraît l’innocence même, se déniaise si promptement ? L’esprit lui vient furieusement vite ! Elle écrit le [page 25] poulet et se sert du stratagème de son jaloux pour le faire tenir à Horace ; Cela est galant, et il y en a beaucoup dans le monde qui seraient plus sottes qu’elle.

 

PHILINTE.

Lorsque Agnès paraît si innocente vous ne découvrez son esprit qu’à travers un nuage qu’il faut que l’amour dissipe. Elle sort d’assez bon lieu pour avoir un fond d’âme fort raisonnable, mais l’éducation en assoupit les plus belles parties, et elle ne produirait pas si tôt ces effets qui vous surprennent si l’amour ne la réveillait. Elle ne paraît niaise qu’au moment qu’Arnolphe ne fait rien contre ses inclinations : mais lorsqu’il lui parle mal d’Horace, elle prend son parti, et témoigne à ce Jaloux qu’elle n’en peut aimer [page 26]d’autre. Elle va jusqu’à la froideur quand il dit qu’il veut l’épouser, et elle résiste trois fois au commandement qu’il lui fait de maltraiter son Amant. Cette résistance fait-elle pas connaître qu’elle cherchera un moyen d’avertir Horace de la violence qu’on lui fait ? Dans quelque simplicité qu’on l’ait nourrie, lui a-t-on pas appris que l’art d’écrire n’a été inventé que pour découvrir ce qu’on pense à ceux à qui on ne peut parler ? Et ne la blâmeriez-vous pas si elle n’avait point recours à ce langage muet, lorsqu’Arnolphe lui ferme la bouche par sa présence ?

 

MÉLASIE.

Elle apprend trop vite ces ruses d’amour.

 

PHILINTE.

Vous vous étonnez que l’amour [page 27] déniaise Agnès ! C’est un Maître extraordinaire. Il ne se contente pas d’ouvrir l’esprit, il en donne quelquefois. Avez-vous pas admiré ces Vers qu’Horace a dit sur le sujet ?

 

Il le faut avouer l’amour est un grand maître,
Ce qu’on ne fut jamais il nous enseigne à l’être,
Et souvent de nos moeurs l’absolu changement
Devient par ses leçons l’ouvrage d’un moment.
De la nature en nous il force les obstacles,
Et ses effets soudains ont de l’air des miracles.
D’un avare à l’instant il fait un libéral,
Un vaillant d’un Poltron, un civil d’un brutal :
Il rend agile à tout l’âme la plus pesante,
Et donne de l’esprit à la plus innocente.

 

Si l’Amour force les obstacles de la Nature, ceux que l’éducation lui oppose seront-ils capables de l’arrêter ? La lettre d’Agnès est-elle pas comme la ferait une fille qui aurait vécu comme elle sans voir le monde ? Est-ce pas un tableau d’une belle âme pleine de simplicité ? Et peut-on désirer quelque chose qui exprime plus parfaitement ce qu’elle pense ?
[page 28]
Mais en termes touchants et tous pleins de bonté,
De tendresse innocente et d’ingénuité ;
De la manière enfin, que la pure nature
Exprime de l’amour la première blessure.

 

MÉLASIE.

Je ne croyais pas qu’on pût défendre Molière sur ce chapitre.

 

CLÉONE.

Peut-être que Philinte ne l’exécutera pas si bien, si je lui propose que cette Pièce se passe toute en récits.

 

PHILINTE.

Un Auteur qui fait une Pièce de Théâtre doit examiner si les narrations peuvent faire un plus bel effet que le spectacle même ; et quand il ne peut pas rendre un incident plus agréable aux yeux du spectateur qu’à son imagination, il faut en faire le [page 29] récit. Les incidents de cette Comédie seraient ridicules sur le Théâtre ; mais on est charmé de les apprendre de la bouche d’Horace, et de voir l’inquiétude où il met le Sieur de la Souche. Pourriez-vous souffrir qu’on fît paraître l’armoire ? Cette nouveauté produirait un plaisant effet ! Arnolphe se promènerait à grands pas, il frapperait sur la table, on entendrait sans doute le débris des vases d’Agnès. L’escalade Nocturne serait encore une bonne chose : On rirait assurément lorsque Alain et Georgette assommeraient une échelle à coups de bâton. Peut-être que Molière pour embellir ce spectacle mettrait adroitement la corde au col d’Horace, comme on faisait à l’Hôtel dans le Dom Pèdre de Carcassonne, où celui qui voulait représenter le père d’une fille qu’on voulait enlever, parlait en Fausset pour contrefaire [page 30] la Donzelle, et étranglait un des ravisseurs que ce beau semblant avait attiré sur l’Echelle.

 

Philinte dit cela d’un air assez plaisant.
Pour faire éclater le Parterre :
Mais une voix perçante et claire
Fit cesser l’éclat promptement.
Derrière le Théâtre on ouït crier «Gare,
Place, gare donc, place, allons, qu’on se sépare ».
On vit paraître en même temps.
Un homme à grands canons et perruque bouffie ;
Bref, puisqu’il faut que je le die,
Un Turlupin des plus galants,
Qui s’adressant au Dieu des rimes
Lui dit familièrement,
Ah ! Vengeance ces tours ne sont pas légitimes.
Quoi ? Prétendre sans nous vider ce différend ?
Quoi ? Sans Marquis morbleu, parler de Molière !
Ah parbleu je ne m’en puis taire
Un pareil procédé Dieu me damne est choquant.
Puis sans autre cérémonie
Il se mit de la compagnie,
Avecque Mome à qui mieux mieux
Il fit des tours facétieux,
Et le bruit aussitôt courut dans le Parterre
Que c’était un Marquis qu’Alcipe on appelait
Sur qui Molière moulait
Ceux de ce galant caractère ;
Homme qui sur la mode enchérissait aussi
Et qui poussait bien loin les nouveautés sans peine ;
Lisez l’autre Dispute ou Scène,
Vous y verrez Alcipe en portrait raccourci.
[page 31]

 

 

DISPUTE II.

 

MÉLASIE, CLÉONE, PHILINTE.

 

ALCIPE.

On parle donc ici de Molière, qui est-ce qui en dit du mal ? Morbleu, c’est l’incomparable. Je lui suis obligé, Dieu me sauve, de la moitié de mon embonpoint depuis qu’il a peint cinq ou six de mes amis.

 

Mais je dis traits pour traits.

 

Dorante que j’ai quitté présentement aux Tuileries est heureux à passer son temps par son étamine ; Il y a toujours à refaire après lui ; C’est le meilleur original que Molière trouvera jamais ; Ils sont parsambleu faits l’un pour l’autre, et ce pauvre diable [page 32] a tant de pente à s’en faire jouer, qu’il ne l’a pas si tôt berné sous un habit qu’il en prend un plus ridicule. Est-ce toi Philinte qui tiens contre Molière, est-ce toi ?

 

PHILINTE.

Au contraire je le défends.

 

ALCIPPE.

Morbleu Philinte je t’en aime ; c’est le fait d’un galant homme de se déclarer pour lui. Les rieurs sont de son côté, et il n’y a que les Poètes et les Comédiens qui l’attaquent. S’est-on jamais mieux diverti à la Comédie que depuis qu’il est à Paris ? Il m’a appris à connaître les bouffons, je ne vois plus que des Mascarilles, des Sganarelles, et des Arnolphes.

 

[page 33]

CLÉONE.

Vous serez donc pour son Ecole des femmes, puisque vous estimez tant cet Auteur.

 

ALCIPPE.

Pour L’Ecole des femmes ? Cosi, cosi, ce n’est pas la meilleure de ses Pièces, j’y trouve bien des fautes, mais à cela près le reste est bon. Parbleu son grès fait un effet fort plaisant ! Un grès dans une Comédie ! Ma foi cela est bon. Comment Diable comprendre qu’une fille jette un grès ? Car ce qu’on appelle un grès est un pavé qu’une femme peut à peine soulever. Arnolphe était bien des amis du Commissaire de faire pleuvoir impunément des grès par sa fenêtre en plein jour.

[page 34]

 

PHILINTE.

Il y a des grès de toutes tailles, et Horace dit qu’Agnès avait jeté d’une main celui dont tu parles.

 

ALCIPPE.

Parbleu il a dit aussi que le grès était de taille non petite et capable de l’assommer.

 

PHILINTE.

Aussi gros que le poing de cette marchandise assommerait un Géant.

 

CLÉONE.

Monsieur le Marquis qui fait tant le difficile en matière de grès se contenterait bien de la moitié. Mais n’avouerez-vous pas Philinte, qu’Horace [page 35] perd le jugement de venir chercher une lettre autour de ce grès, ou plutôt quelque bon coup de pavé ? L’amour le rend bien téméraire ?

 

PHILINTE.

Horace ne doit rien craindre, il connaît l’amour d’Agnès, et cette lettre qu’il voit tomber avec ce grès l’assure assez des bons desseins de cette fille. Quand il vous plaira Madame, d’en laisser tomber autant pour moi et qui parle aussi bon Français, vous expérimenterez qu’un Amant passionné ne s’épouvante pas de si peu de chose.

 

ALCIPPE.

Parbleu tu ne serais pas sot, tu ne serais pas dégoûté !

[page 36]

 

PHILINTE.

Je serais aussi sot qu’Horace, j’amasserais le billet.

 

ALCIPPE.

La belle Pièce que cette Ecole des femmes ! Elle se dénoue dans une rue.

 

PHILINTE.

Est-ce pas le lieu de la Scène ?

 

ALCIPPE.

Hé fad

Ressources complémentaires

Les spectacles et la vie de cour selon les gazetiers
Chronologie moliéresque
Textes du XVIIe siècle en version intégrale
Textes de Molière en version diplomatique

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