Une jeune fille fondante en larmes

« Un jour que je l’accompagnais pour aller chez les gens qui gardent l’objet de ses voeux, nous entendîmes dans une petite maison d’une rue écartée, quelques plaintes mêlées de beaucoup de sanglots. Nous demandons ce que c’est. Une femme nous dit en soupirant, que nous pouvions voir là quelque chose de pitoyable en des personnes étrangères; et qu’à moins que d’être insensibles, nous en serions touchés. – Où est-ce que cela nous mène ? – La curiosité me fit presser Léandre de voir ce que c’était. Nous entrons dans une salle, où nous voyons une vieille femme mourante, assistée d’une servante qui faisait des regrets, et d’une jeune fille toute fondante en larmes, la plus belle, et la plus touchante qu’on puisse jamais voir. »
Les Fourberies de Scapin, I, 3

La scène I, 2 du Phormion de Térence comporte un récit qui narre la manière dont le jeune homme tombe amoureux d’une jeune fille « fondante en larmes » :

– dans la version latine connue au XVIIe siècle (1)
– dans la traduction janséniste de 1647 (2)
– dans la traduction de Marolles (1659) (3)

 

Dans L’Avare, Cléante était tombé amoureux de Mariane, ému par « une tendresse qui vous toucherait l’âme » face au dénuement de la jeune fille.

 

 


 

(1)

GE :Noster mali nil quidquam primo; hic Phaedria
Continuo quandam nactus est puellulam
Citharistriam, hanc ardere coepit perdite.
Jurat se non aliam unuam ducturum. Et quidem
Claris eam aiunt editam parentibus,
A servo raptam, venditam : nugas meras :
Mihi quidem fabulae videntur, ludere
Eos dicas, itidem ut sis in comoediis.
Ea serviebat mercatori pessimo,
Neque quod daretur quidquam; id curarant patres.
Restabat aliud nihil nisi oculos pascere,
Sectari, in ludum ducere et redducere.
Nos otiosi operam dabamus Phaedriae.
In quo haec discebat ludo, ex adverso ei loco
Tonstrina erat quaedam: hic solebamus fere
Plerumque eam opperiri dum inde iret domum.
Interea dum sedemus illic intervenit
Adulescens quidam lacrumans ; nos mirarier:
Rogamus quid sit. « numquam aeque » inquit « ac modo
PAUPERTAS MIHI ONUS visum est ET MISERUM ET GRAVE.
Modo quandam vidi virginem hic viciniae
Miseram suam matrem lamentari mortuam.
Et sita erat ex adverso, neque illi benevolens
Neque notus, neque cognatus extra unam aniculam
Quisquam aderat, qui adjutaret funus : miseritum est.
Virgo ipsa facie egregia. » quid verbis opus est?
Commorat omnes nos, ibi continuo Antipho
« Voltisne eamus visere ? » alius « censeo:
Eamus : duc nos sodes » ; imus venimus
Videmus. Virgo pulchra, et quo magis diceres,
Nil aderat adjumenti ad pulchritudinem :
Capillus passus, nudus pes, ipsa horrida,
Lacrumae, vestitus turpis: ut, ni vis boni
In ipsa inesset forma, haec formam exstinguerent.
Ille qui illam amabat fidicinam tantummodo
« satis scita » inquit ; « noster vero
DA. Jam scio:
Amare coepit.
GE Scin quam? quo evadat videt.
Postridie ad anum recta pergit: obsecrat
Videndi faciat copiam ; illa enim negat
Nisi ducere velit: illam civem esse Atticam,
Bonam bonis prognatam : si uxorem velit,
Lege id licere facere: sin aliter, negat.
Noster quid ageret, nescire : et illam ducere
Cupiebat et metuebat absentem patrem.

 

(2)

GE. Pour Antiphon, d’abord cela allait le mieux du monde. Mais Phédrie son cousin s’en alla trouver je ne sais quelle joueuse de harpe, qu’il commença à aimer passionnément, protestant qu’il n’en épouserait jamais d’autre. Et présentement encore je ne sais ce qu’ils content : que cette esclave est une fille de qualité, qu’un valet autrefois enleva de la maison de son père, et la vendit. Chanson que tout cela. Pour moi cela me passe pour une fable. Il me semble quand je les entends, que je suis à la comédie. Cette fille appartenait à un marchand le plus avare de tous les hommes. Et nous n’avions pas un sou à lui donner. Car c’est à quoi les pères de nos deux messieurs avaient mis bon ordre. Il ne lui restait autre chose que de repaître ses yeux; l’accompagner quelquefois, la mener au lieu où elle apprenait à jouer de la harpe, et la remener. Cependant Antiphon et moi comme nous étions sans affaires, nous tâchions à servir Phédrie en tout ce que nous pouvions. Vis-à-vis du lieu où cette fille apprenait à chanter,il y avait une boutique de barbier où nous l’attendions d’ordinaire, pour l’accompagner jusque chez elle. Comme nous étions là, un jeune homme entre, les larmes aux yeux. Cela nous surprend. Nous lui demandons ce qu’il avait. « Jamais, dit-il, je n’ai si bien reconnu que je viens de faire tout à cette heure que LA PAUVRETÉ est un fardeau bien pesant, et qu’elle traîne beaucoup de maux après elle. Je viens de voir ici près une pauvre fille qui pleurait sa mère morte, dont le corps était devant elle. Et elle n’avait ni parent, ni ami, ni aucune connaissance dans les funérailles qu’elle lui préparait, hors une vieille femme qui était avec elle. Il est vrai que cela m’a fait pitié. Et encore cette fille est fort agréable ». Enfin, pour faire court, nous fûmes tous émus par ce récit qu’il nous fit. Antiphon qui l’écoutait commence à dire aussitôt : « Voulez-vous que nous l’allions voir ? – Allons, dit un autre. Monsieur, faites-nous, s’il vous plaît, la faveur de nous y mener ». Nous nous en allons; nous venons au lieu ; nous voyons cette fille. Il est vrai qu’elle était belle ; et cela paraissait d’autant plus qu’il n’y avait rien qui contribuât à relever sa beauté. Elle était toute déchevelée, nus pieds, toute en désordre, fondante en larmes, et si mal vêtue que si sa beauté n’eût été extraordinaire, elle eût été étouffée par toutes ces choses. Phédrie, qui aimait cette joueuse de harpe, ne dit autre chose en voyant celle-ci, sinon : « Elle est assez jolie. Mais Antiphon… DA. Ah, je vois bien : il commença à l’aimer. GE. Mais savez-vous comment, et jusqu’où sa passion l’a emporté ? Il s’en alla trouver dès le lendemain cette vieille femme. Il la prie de trouver bon qu’il vienne visiter cette fille. Mais elle lui dit qu’il n’en ferait rien, s’il n’était résolu de l’épouser. Qu’elle était citoyenne d’Athènes, très honnête et d’honnêtes parents. Que, s’il la voulait épouser, il le pouvait faire selon les lois ; sinon qu’elle ne lui permettait point de la venir visiter.
(éd. de 1669, p. 145-147)

 

(3)

GE. Pour notre Antiphon, d’abord, rien de mal à propos : mais Phédrie s’en est allé trouver aussitôt une certaine Joueuse de harpe, de laquelle il est devenu passionnément amoureux. Elle doit être Esclave chez un infâme corrupteur de la jeunesse, et les pères de nos deux Messieurs auraient mis bon ordre que nous n’eussions pas un sou de reste à lui donner pour ses plaisirs ; de sorte qu’il ne restait autre chose que de repaître ses yeux et de la suivre partout, l’accompagner où elle allait pour apprendre à jouer de la harpe, et pour la reconduire chez elle. Cependant, comme nous avions du loisir de reste, nous faisions tout ce qu’il nous était possible, Antiphon et moi, pour servir Phédrie. Vis-à-vis le lieu où cette fille apprenait à chanter, il y avait une Boutique de Barbier, où nous l’attendions d’ordinaire pour l’accompagner jusques chez elle. Comme nous étions-là, un jeune homme arriva les larmes aux yeux. Cela nous étonna un peu. Nous lui demandâmes ce qu’il avait : Jamais (nous dit-il) je n’ai si bien connu que je fais présentement, que la pauvreté est un fardeau insupportable. Je viens de voir ici près une pauvre fille qui pleurait tendrement sa Mère décédée, dont le corps était devant elle, et n’avait ni parent, ni ami, ni aucune connaissance pour lui aider à faire ses funérailles, excepté une pauvre Vieille qui était avec elle. Il est vrai que cela m’a fait pitié ; car la fille était fort belle. Qu’est-il besoin de tant de paroles ? Il faut avouer que nous en fûmes touchés. Aussitôt Antiphon nous dit ; Voulez-vous que nous allions voir ce que c’est ? Allons, dit l’autre. Menez-nous, s’il vous plaît, où elle est. Nous y allons, nous voyons cette fille : elle nous parut fort belle, et beaucoup plus sans mentir, que tu ne saurais penser, et si elle n’avait point de parure qui contribuât à relever sa beauté. Elle avait ses cheveux épars, et était nus pieds : Une autre eût fait peur en l’état où elle était, toute éplorée et si mal vêtue, que si sa beauté n’eût eu été extraordinaire, on ne s’en fût jamais aperçu. Phédrie qui aimait la Joueuse de harpe, ne dit autre chose que celle-ci après l’avoir vue, sinon ; Elle est vraiment jolie. Mais Antiphon. DA. Je sais déjà ce que tu veux dire, il devint amoureux ? GE. Mais sais-tu comment ? Considère un peu jusques où sa passion l’emporte. Dès le lendemain, il va trouver la Vieille, il la prie de trouver bon qu’il visite cette fille, et qu’il ait part en ses bonnes grâces : elle le refuse, et lui dit que cela n’était point du tout à propos, et qu’elle était Citoyenne d’Athènes, et d’honnêtes parents. Que s’il la voulait épouser, il le pouvait faire selon les Lois : Qu’autrement elle ne lui permettrait point de la visiter. Antiphon ne sachant ce qu’il devait faire, désirait bien de l’épouser : mais il craignait son père absent.

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