L’erreur s’est répandue

« Vous ne sauriez croire comment l’erreur s’est répandue: et de quelle façon, chacun est endiablé à me croire habile homme.  »
Le Médecin malgré lui, III, 1

La manière dont « l’erreur populaire » se répand est décrite par Montaigne

 

– dans l’essai III, 10, «  De mesnager sa volonté » :

J’ai vu de mon temps merveilles en l’indiscrète et prodigieuse facilité des peuples, à se laisser mener, et manier la créance et l’espérance où il a plu et servi à leurs chefs: par-dessus cent mécomptes, les uns sur les autres: par-dessus les fantômes et les songes. Je ne m’étonne plus de ceux que les singeries d’Apollonius et de Mahumed embufflèrent. […] Par où je m’advise que c’est une qualité inséparable des erreurs populaires. Après la première qui part, les opinions s’entrepoussent suivant le vent, comme les flots. On n’est pas du corps, si on s’en peut dédire: si on ne vogue le train commun.
(éd. C. Journel, Paris, 1659, p. 412-413.)

 

– dans l’essai III, 11, « Des boiteux » :

J’ai vu la naissance de plusieurs miracles de mon temps. Encore qu’ils s’étouffent en naissant, nous ne laissons pas de prévoir le train qu’ils eussent pris, s’ils eussent vécu leur âge. Car il n’est que de trouver le bout du fil, on en dévide tant qu’on veut: Et y a plus loin, de rien, à la plus petite chose du monde, qu’il n’y a de celle-là jusqu’à la plus grande. Or les premières qui sont abreuvés de ce commencement d’étrangeté, venant à semer leur histoire, sentent par les oppositions qu’on leur fait, où loge la difficulté de la persuasion, et vont calfeutrant cet endroit de quelque pièce fausse. Outre ce que, insita hominibus libidine alendi de industria rumores, nous faisons naturellement conscience, de rendre ce qu’on nous a prêté, sans quelque usure et accession de notre cru. L’erreur particulière fait premièrement l’erreur publique: et à son tour après, l’erreur publique fait l’erreur particulière. Ainsi va tout ce bâtiment, s’étoffant et formant, de main en main: de manière que le plus éloigné témoin, en est mieux instruit que le plus voisin: et le dernier informé, mieux persuadé que le premier. C’est un progrès naturel. Car quiconque croit quelque chose, estime que c’est ouvrage de charité, de la persuader à un autre: Et pour ce faire, ne craint point d’ajouter de son invention, autant qu’il voit être nécessaire en son compte, pour suppléer à la résistance et au défaut qu’il pense être en la conception d’autrui.
(éd. C. Journel, Paris, 1659, p. 438-439.)

 

Ainsi que par Malebranche, dans son traité De la Recherche de la vérité :

Un pâtre dans sa bergerie raconte après souper à sa femme et à ses enfants les aventures du sabbat. Comme son imagination est modérément échauffée par les vapeurs du vin, et qu’il croit avoir assisté plusieurs fois à cette assemblée imaginaire, il ne manque pas d’en parler d’une manière forte et vive. Son éloquence naturelle, jointe à la disposition où est toute sa famille pour entendre parler d’un sujet si nouveau et si terrible, doit sans doute produire d’étranges traces dans des imaginations faibles, et il n’est pas naturellement possible qu’une femme et des enfants ne demeurent tout effrayés, pénétrés et convaincus de ce qu’ils lui entendent dire. C’est un mari, c’est un père qui parle de ce qu’il a vu, de ce qu’il a fait ; on l’aime et on le respecte; pourquoi ne le croirait-on pas ? Ce pâtre le répète en différents jours. L’imagination de la mère et des enfants en reçoit peu à peu des traces plus profondes ; ils s’y accoutument , les frayeurs passent, et la conviction demeure; et enfin la curiosité les prend d’y aller. Ils se frottent de certaine drogue dans ce dessein, ils se couchent; cette disposition de leur coeur échauffe encore leur imagination, et les traces que le pâtre avait formées dans leur cerveau s’ouvrent assez pour leur faire juger, dans le sommeil, comme présents tous les mouvements de la cérémonie dont il leur avait fait la description. Ils se lèvent, ils s’entredemandent et s’entredisent ce qu’ils ont vu. Ils se fortifient de cette sorte les traces de leur vision ; et celui qui a l’imagination la plus forte, persuadant mieux les autres, ne manque pas de régler en peu de nuits l’histoire imaginaire du sabbat. Voilà donc des sorciers achevés que le pâtre a faits ; et ils en feront un jour beaucoup d’autres, si, ayant l’imagination forte et vive, la crainte ne les empêche pas de conter de pareilles histoires.
(III, 3 ; éd. de 1678, p. 165)

 

La croyance aux médecins charlatans est déjà assimilée à une erreur dans un texte publié en 1619 :

Toutes [les sectes de charlatans] jointes ensemble marchent à la campagne sous la cornette générale des empiriques, ce que facilement croient non seulement ceux qui se sont versés en l’art et science de médecine, comme le populaire ignorant, ains aussi plusieurs des plus accorts et avisés, lesquels par curiosité ou nouveauté ajoutent foi à la charlatanerie et tromperie de tels imposteurs, avouent et fomentent leurs impiétés ; de sorte qu’il leur est permis par licence ou faux donner à entendre au prince et à la justice, d’abuser et decevoir le peuple, et en prendre tel pied et accroissement qu’ils seront enfin cause de la ruine universelle, non seulement de l’art et science de médecine, mais de toute la république, si ceux qui tiennent les rênes et le gouvernail de la justice n’y mettent en bref quelque police et règlement.
(Les Tromperies des charlatans découvertes par le sieur de Courval, Paris, N. Rousset, 1619, publié dans les Oeuvres de Tabarin, 1858, p. 211)

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