Une affaire d’Etat

« Paix, impertinent que vous êtes. Ne savez-vous pas bien que l’astrologie est une affaire d’État, et qu’il ne faut point toucher à cette corde-là? »
Les Amants magnifiques, acte I, scène 2.

L’indulgence que manifestent les grands à l’égard de l’astrologie est stigmatisée dans la littérature mondaine, entre autres dans

– une des lettres recueillies dans les oeuvres galantes (1663) de Charles Cotin (1)
– la fable « L’Astrologue qui se laisse tomber dans un puits », parue dans le premier livre des Fables de Jean de La Fontaine (1668) (2).

 

On la trouve condamnée avec force par Pierre Petit, dans sa Dissertation sur la nature des comètes (1665) (3).

 

 


 

(1)

L’astrologie judiciaire n’a de cours que par la crédulité des femmes, ou des efféminés, qui sont bien aises de les tromper en ce qui les flatte; et par l’ignorance, la vanité, ou la politique des grands seigneurs, qui s’imaginent être quelque chose au-dessus des autres hommes, parce qu’ils ont plus de flatteurs ou qu’il est expédient pour leurs intrigues de le persuader aux autres.
( p. 241)

 

(2)

Un Astrologue un jour se laissa choir
Au fond d’un puits. On lui dit : Pauvre bête,
Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir,
Penses-tu lire au-dessus de ta tête? « 

 

Cette aventure en soi, sans aller plus avant,
Peut servir de leçon à la plupart des hommes.
Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes,
Il en est peu qui fort souvent
Ne se plaisent d’entendre dire
Qu’au Livre du Destin les Mortels peuvent lire.
Mais ce Livre, qu’Homère et les siens ont chanté,
Qu’est-ce, que le Hasard parmi l’antiquité,
Et parmi nous la Providence?
Or du hasard il n’est point de science :
S’il en était, on aurait tort
De l’appeler hasard, ni fortune, ni sort,
Toutes choses très incertaines.
Quant aux volontés souveraines
De Celui qui fait tout, et rien qu’avec dessein,
Qui les sait, que lui seul? Comment lire en son sein?
Aurait-il imprimé sur le front des Etoiles
Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles?
A quelle utilité! Pour exercer l’esprit
De ceux qui de la Sphère et du Globe ont écrit?
Pour nous faire éviter des maux inévitables?
Nous rendre, dans les biens, de plaisir incapables?
Et causant du dégoût pour ces biens prévenus,
Les convertir en maux devant qu’ils soient venus?
C’est erreur, ou plutôt c’est crime de le croire.
Le Firmament se meut, les Astres font leur cours,
Le soleil nous luit tous les jours,
Tous les jours sa clarté succède à l’ombre noire,
Sans que nous en puissions autre chose inférer
Que la nécessité de luire et d’éclairer,
D’amener les saisons, de mûrir les semences,
De verser sur les corps certaines influences.
Du reste, en quoi répond au sort toujours divers
Ce train toujours égal dont marche l’Univers?
Charlatans, faiseurs d’Horoscope,
Quittez les Cours des Princes de l’Europe;
Emmenez avec vous les souffleurs tout d’un temps :
Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens.

 

Je m’emporte un peu trop revenons à l’histoire
De ce spéculateur qui fut contraint de boire.
Outre la vanité de son art mensonger,
C’est l’image de ceux qui bâillent aux Chimères,
Cependant qu’ils sont en danger,
Soit pour eux, soit pour leurs affaires.
( p. 74-76)

 

(3)

La crédulité des uns et l’autorité des autres entretient la judiciaire
Et ce qu’on peut dire au désavantage des grands de toutes conditions sans en nommer pas un (crainte de les offenser), ils les autorisent en les consultant, les appuient en les écoutant, et donnent de mauvais exemples en les souffrant seulement auprès d’eux.
[…]
Ce sont donc ces personnes relevées en dignité, en naissance, ou en charges, qui oubliant le passé, négligeant le présent, et souhaitant un avenir plus avantageux, donnent crédit à ces devins et mettent en vogue leurs prédictions. Et au lieu qu’un mensonge seul, échappé à un galant homme dans quelque relation, rend suspect tout ce qu’il aura dit de vrai, une seule vérité dite par hasard, couvre et autorise mille faussetés publiques qu’ils auront avancées.
[…]
Les cours sont ordinairement le centre et l’élément de ces devineurs, on les y adore quand ils rencontrent, on les excuse quand ils mentent, on se souvient de quelque vérité fortuite, et l’on oublie un nombre innombrable de fausses prédictions.
( p. 143-145)

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